Cannes 2017 – Jour 1 : les dédales de Desplechin

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Alors que Cannes convoque ses mânes pour souffler les 70 bougies, Les Fantômes d’Ismaël d’Arnaud Desplechin ouvrent les festivités et ne font pas autre chose, ressuscitant des personnages toujours en quête d’eux-mêmes.

Quand on a découvert Jimmy P., on a cru que le cinéma de Desplechin avait atteint l’âge adulte : il avait fini par ranger sa chambre avec soin, s’aidant du patient travail psychanalytique d’un indien d’Hollywood (Benicio del Toro). Comme s’il était du devoir d’un cinéaste de se faire maître de sa logorrhée. Trois souvenirs de ma jeunesse et sa forme biscornue ébranlait un peu cette idée, en retrouvant la manière mauvais élève du réalisateur. C’était le premier retour de Dédalus. Les Fantômes d’Ismaël enfonce le clou, et c’est comme si Desplechin voulait prouver que l’adolescent fantasque de Roubaix était plus que jamais omniprésent, jusqu’à nécessiter qu’une version « sage » (selon qui ?) du film soit projetée à Cannes pour préserver le public d’une hétérogénéité qu’il ne pourrait encaisser. C’est le second retour de Dédalus, Ivan et non plus Paul (mais les frères sont jumeaux dans ce cinéma), Louis Garrel et non plus Mathieu Amalric. C’est avec lui que commence le film, alors qu’il se fait recruter par les services secrets, ou plutôt alors qu’une tablée de diplomates raconte cette scène. Film-gigogne : bien sûr, on commence par la fiction, c’est toujours elle qui gagne chez Desplechin, surtout lorsqu’il s’agit de mener sa vie (ou de la raconter, c’est pareil). Le retour de Dédalus est d’autant plus fracassant qu’il est orchestré par le réalisateur Ismaël Vuillard (Mathieu Amalric pour le coup), c’est-à-dire l’homonyme du héros névrosé de Rois et reine.

Un film en hante un autre, et ça en donne un troisième: Desplechin organise sa propre possession (au sens exorcistique du terme) sur le modèle balzacien, et donne l’image d’un cinéma qui se hante soi-même. Il est à la fois le créateur et la créature. Et pour sonder ses esprits, il doit en passer par la forme dispersée, et abandonner la retenue de la linéarité. Plus besoin de chercher ailleurs pour être hanté, et c’est pour ça que la piste Vertigo mise en avant par la bande-annonce (le retour de Carlotta) pèse bien peu par rapport au reste du film. Avant, c’était les femmes qui structuraient le délire des protagonistes (mère, femme, maitresse…) Maintenant le délire n’a même plus besoin d’être médiatisé et il se nourrit de lui-même, comme une maladie auto-immune. Mais des femmes, il y en a quand même. Et elles ne sont pas là pour des règlements de compte en trouple, malgré le remariage au carré d’Ismaël (avec Cotillard puis avec Gainsbourg). Elles sont là pour, à la fin, répondre « moi » à la question par excellence du cinéma de Desplechin: qui était le héros caché du film ? Cette question en rejoint une autre : qui est le narrateur ? Le narrateur, chez Desplechin, est celui qui gagne en absorbant la parole des autres, en la digérant. Le narrateur est celui qui exige qu’on le prenne pour le détenteur de la parole officielle parce qu’il a le dernier mot. Ici, Sylvia (Charlotte Gainsbourg), rayonnant dans la tourmente parce qu’à partir des sacrifices elle donne la vie. Il n’est pas de fleur qui ne pousse sur une tombe. Pourtant elle parle comme Ismaël/Dédalus/Amalric, elle parle comme dans un Desplechin. Comment je me suis disputé le disait déjà : il y a ceux qui ont une langue à eux, et ceux qui les imitent. Cotillard, elle, a beau être déjà apparue aux bras de Mathieu Amalric (Comment je me suis disputé), quelque chose en elle résiste à la langue du cinéaste, centrifugeuse qui n’a pas prise sur elle. Peut-être que c’est ce qui en fait un fantôme plus puissant.

Dans une des meilleures scènes, Ismaël Vuillard a planté son tournage et s’est réfugié dans le grenier de sa maison de Roubaix. Sous les atours caricaturaux de l’artiste en breakdown (peignoir crado en pardessus), Ismaël délire dans des fils de laine tendus entre deux tableaux, formant la toile de l’araignée autophage qu’il est devenu. Il s’emballe en racontant la suite de son film à son producteur (Hippolyte Girardot) venu le chercher. Dans le feu du récit, il lui tire dessus, ne distinguant plus ce qui relève de la fiction (son tournage) ou d’une autre fiction (le ballet des personnages desplechiniens). Pas étonnant qu’Ismaël se prenne pour sa créature Dédalus, quand les deux sont considérés comme de semi-clochards dans leurs univers respectifs, et surtout quand les deux ont présenté alternativement dans cette filmographie le visage de Mathieu Amalric. Ce visage est celui du cinéma de Desplechin, un visage à la fois faible et fort, fragile et vigoureux, comme un masque de Janus. Ismaël abandonne son tournage : est-ce par faiblesse ou par force ? Et quand Desplechin lâche le décor de résidence secondaire au bord de la mer et le petit drame bourgeois qui s’y joue pour se réfugier à Roubaix ? Indiscutablement, il y a du courage et beaucoup d’orgueil à choisir toujours, plutôt que les films sages, les exorcismes les plus labyrinthiques.

Louis Séguin

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