Cannes 2017 – Jour 3 : un super cochon

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Ava ? Bien, merci

Pour présenter le premier long métrage de Léa Mysius, son producteur Jean-Louis Livi eut un mot qui pouvait sembler malheureux aux oreilles les plus cauteleuses : en substance, le parcours de la jeune réalisatrice l’aurait menée de manière rectiligne de la Fémis (où elle a fait ses armes) à la Semaine de la critique. De quoi réveiller la phobie des « cases », ces petits cimetières cannois où trop de films sont déposés sur simple présentation d’un air de déjà-vu. En l’occurrence, l’air du premier film d’apprentissage, où une adolescente découvrira tout ensemble la révolte, l’âge adulte et l’amour. Cet air-là étant bien souvent une variation sur le thème fondateur de la Suzanne de Pialat (À nos amours). Dès son ouverture, Ava annonce que l’air sera singulièrement détourné. Pas de caméra portée au plus près des sensations, pas de crise de nerfs jetée aux yeux du spectateur pour le secouer… Le film commence sur une plage qu’on dirait passée au Technicolor, où des gens disséminés (mais formant communauté) dépensent placidement leurs congés payés. Ava, elle, est à l’écart, et sa seule compagnie sera un gros chien noir qui fond sur elle comme un danger. Celui, on le saura plus tard, de la cécité qui la gagne. La jeune fille, ainsi jetée dans le film, suit le chien qui la mène à un beau garçon un peu voyou dont elle s’éprend, tandis que sa mère (Laure Calamy) semble déjà hors-jeu malgré son ouverture d’esprit exemplaire. C’est que la force d’Ava (du film et du personnage) est un tempérament aussi séduisant qu’effrayant : la jeune actrice (Noée Abita) a la voix fluette et douce, mais un visage aussi sombre et profond qu’un trou noir qui aspirerait quiconque l’approcherait de trop près. Ava le dit elle-même : à mesure que le monde devient noir à ses yeux, elle se sent une attirance plus grande pour le néant. Film d’apprentissage, Ava l’est certainement, mais chargé d’un deuil : celui d’une énergie naissante pourtant engloutie par l’éclipse du monde.

Louis Séguin

Denis la malice

L’étrange Un beau soleil intérieur ne se laisse pas facilement appréhender par qui voudrait en rendre compte. Le nouveau film de Claire Denis, qui ouvrait la Quinzaine des réalisateurs, suit Isabelle (Juliette Binoche) dans sa quête amoureuse, elle qui craint de ne plus connaître l’amour. Sur un mode très « Christine Angot » (la romancière a écrit le scénario), le film alterne les (longues) saynètes entre Isabelle et ses prétendants, analysant les différentes façons pour un homme d’être lâche ou salaud, pour Isabelle d’être paumée. Les scènes sont longues, très longues, répétitives et vraisemblablement issues pour certaines d’improvisations. Les circonvolutions (celles de Nicolas Duvauchelle sont particulièrement savoureuses) sont d’abord comiques, mais s’étirent jusqu’à faire perdre patience au plus solide sens de l’humour. C’est l’ambiguïté de cette comédie qui n’en est pas une : le grotesque de bien des relations amoureuses prête à rire et conjointement à pleurer (ce que Binoche fait mieux que n’importe qui). Les rapports amoureux sont avant tout des rapports sociaux, voire même de classes, et c’est avec leur analyse que le film s’embrouille parfois. Mais l’indétermination d’Un beau soleil intérieur demande surtout de faire son chemin chez le spectateur, ce qui augure probablement d’un traitement plus important dans notre émission à venir dans les prochains jours.

Louis Séguin

Deux films d’action plus ou moins merveilleux

Surprise aujourd’hui dans le Grand Théâtre Lumière : ce sont deux films d’action teintés de merveilleux qui portent ce vendredi les couleurs de la compétition, le très attendu Okja de Bong Joon-Ho et le très redouté Jupiter’s Moon de Kornél Mundruczó (White God). Au-delà de ce trait commun, la comparaison entre les deux films s’arrête là : tandis que Mundruczó tire de son pitch franchement absurde (un réfugié syrien se fait tirer dessus par la police hongroise et développe alors un pouvoir de lévitation) une descente chaotique techniquement approximative lorgnant vers Les Fils de l’homme de Cuaron, Bong Joon-Ho livre de son côté un film certes en-deçà de ses autres long-métrages mais qui parvient sans mal à se hisser au-dessus des autres aspirants à la palme d’or découverts jusqu’à présent. Le film brille par sa créature, un “super-cochon” génétiquement modifié portant en lui l’ambition protéiforme du film, qui jongle avec aisance entre l’action pure, un esprit de BD assez réjouissant et la fable animaliste (et non pas antispéciste) teintée d’une noirceur savamment dosée. La créature numérique, très belle, surgit pour la première fois d’entre les arbres, et de fait elle se révèlera le cœur d’une fable tiraillée entre la plénitude de la nature coréenne (superbe scène où son corps est ravalé par la canopée) et le monde urbain détraqué où l’animal se retrouve catapulté. Reste que le film accuse des baisses de régime quand il épouse un versant plus satirique (Gillenhall et Swinton, totalement en roue libre) et ne parvient pas tout à fait à trouver un dispositif aussi fort que celui qui structurait Le Transperceneige. Qu’importe : même mineur et imparfait, Okja est un beau numéro d’équilibre traversé par un goût du jeu et des mariages de tons chers à son auteur. On y reviendra.

Josué Morel

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