Cannes 2017 – Jour 4 : le jour des morts

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La fenêtre

Il suffit à Philippe Garrel d’un raccord pour exprimer le désarroi amoureux qui perce le cœur d’une jeune fille (Esther Garrel) encore innocente : perchée au-dessus du vide, elle veut en finir avec sa souffrance, elle souhaite, comme maints amants blessés avant elle, « montrer » à celui qu’elle aime la portée de son rejet. Rattrapée par la compagne de son père, la jeune fille s’effondre sur le mur adjacent, avant que le cinéaste ne revienne sur la fenêtre grande ouverte qui dit simplement la déchirure sentimentale. Ce plan fugace est peut-être le plus bel exemple de ce qui fait la force des derniers Garrel : un art de l’épure et une précision du découpage magistrale pour dépeindre dans la sphère domestique les tourments intérieurs de ceux qui aiment trop fort.

Josué Morel

T’es vivant ou t’es mort

« Soit t’es vivant, soit t’es mort ». Forts de ce motto sonnant comme ces slogans qu’ils élaborent pour leurs campagnes choc, les militants d’Act up, dans 120 battements par minute, refusent la contrition inactive face à leurs camarades emportés par le sida. Le nom de l’association elle-même invite à rester toujours en mouvement pour se battre au nom de ceux qui veulent survivre à l’épidémie. La parole et l’action militantes se succèdent et se prolongent, et les réunions que filme Robin Campillo sont aussi longues que secouées par l’urgence d’une dégénérescence physique inéluctable de ses membres. Savoir séparer le mort du vivant : c’est le premier enseignement du militant, ici. Le réalisateur reprend cet enseignement à son compte en un plan, qui intervient à la fin du film après la mort d’un des militants. À droite du cadre, dans la profondeur du champ, le corps repose sur un lit. À gauche, séparés du cadavre par un mur, ses camarades sont réunis et préparent le discours funèbre : ce sera un discours militant, mais aussi une action. Le petit jour triste laisse les pièces dans la pénombre, mais l’empathie est vite bousculée par l’urgence : il reste des vivants à sauver.

Louis Séguin

 

Un bon cartoon

Qui aurait pu prévoir que la bonne surprise de ce début de festival viendrait du vétéran Takashi Miike ? Adapté d’un manga, Blade of the Immortal est un film de sabre fantastique où un ex-samouraï rendu immortel dérouille une foule d’adversaires plus bigarrés les uns que les autres. Le duelliste maudit affronte ainsi les membres d’un groupe qui rejette l’orthodoxie du sabre et recourt à une multitude d’armes différentes pour mettre à bas les méthodes de combat traditionnelles. Miike se reconnaît bien entendu dans ce précepte, lui qui compose un concert de lames d’aciers et d’os brisés en rupture assumée avec le film de sabre classique. La structure du film, entre la bande-dessinée et le jeu vidéo, donne ainsi l’occasion à Miike de rejouer une dizaine de fois la même scène, avec de nouvelles armes et de nouvelles parties du corps tranchées et perforées. Le film est indéniablement trop long mais il a le mérite d’explorer de fond en comble son cadre de jeu et témoigne d’une réelle inventivité dans son alliage entre film d’action et burlesque gore.

Josué Morel

 

Hors compétition

C’est peu dire qu’un film comme Sans adieu de Chrisophe Agou bouscule le festivalier. D’abord parce qu’il montre une population en voie d’extinction (des paysans de la Loire), ensuite parce qu’il a été réalisé sans beaucoup plus de ressources que les longues années passées à écouter et à regarder ces gens évacués par la société. La pauvreté se « voit à l’image », autant que l’assurance du style de Christophe Agou (qui était par ailleurs photographe). Entourés d’animaux et de peu d’humains, les paysans de Sans adieu livrent sans y croire une lutte qu’ils savent inégale et perdue d’avance. Les scènes où on les voit s’appliquer, les mains crispées par la douleur, à écrire la lettre qui fera plier l’administration voulant récupérer leurs terres ou abattre leurs vaches, resteront parmi les plus bouleversantes du festival. Cette arme, la langue administrative, n’est pas adaptée pour eux, et ils ne la maitriseront jamais comme ceux qui, depuis le hors-champ et sans forcer, parviendront à leurs fins. À force de s’être habitués à la misère (ils squattent leurs maisons plus qu’ils n’y vivent), les paysans filmés ont fini par croire ce qu’on leur expliquait poliment : ils ne sont plus adaptés pour le monde. Quel meilleur portrait de la société pouvait faire Christophe Agou qu’en montrant ceux qu’elle tient à l’écart ? Le film les montre d’ailleurs comme les survivants d’un naufrage, perdus dans une île déserte et jetant parfois des bouteilles à la mer pour se rappeler au souvenir des temps modernes. Regardant les photos d’avant la catastrophe insidieuse et inéluctable, ils se demandent où est passé leur monde, dont on ne trouve trace que dans leur mémoire et leur façon de parler. Bravo donc à l’ACID de leur permettre de redevenir visibles.

Louis Séguin

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