Cannes 2017 – Jour 8 : aller au charbon

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Forçat de la terre

Après Sans adieu, présenté à l’ACID (et dont nous parlions ici), la projection de Makala d’Emmanuel Gras à la Semaine de la critique confirme la vigueur du documentaire français à Cannes cette année. Le film accompagne Kabwita Kasongo, villageois congolais, dans son activité de vendeur de charbon. Il l’accompagne de bout en bout : dans la première séquence, il abat un gros arbre à l’aide d’une hache et de beaucoup de patience ; puis il débite le bois, construit un four avec de la terre pour le brûler, l’attache à un vélo à côté duquel il marche plus de 50 km pour vendre le charbon à la ville. L’intuition d’Emmanuel Gras est toujours parfaite dans l’enregistrement de l’effort d’un homme face à une tâche à accomplir, intuition soutenue ici par un travail du son qui donne à entendre la puissance physique des éléments. Et la force de Makala est de donner à sentir le poids du travail, qui est aussi son prix : il y a une durée incompressible, qui semble disparaître au bout de la chaine, lorsque les acheteurs négocient le prix dans l’urgence. Comme une réponse à l’idéologie de la dématérialisation, qui fait oublier le rapport de l’argent à la matière, le film d’Emmanuel Gras rappelle que tout le temps et les forces dépensés par le villageois existent, s’accumulent, mettent à genou ce forçat de la terre. Il ne s’agit bien sûr pas de délivrer quelque apologie du travail, mais de définir des équivalences : des semaines passées à fabriquer du charbon, à le convoyer, à sacrifier sa santé équivalent à quelques plaques de tôle pour donner, au sens propre, un toit à sa famille. Lorsque Kabwita Kasongo découvre le prix exorbitant de ces tôles qu’il ne pourra s’offrir, le désespoir qu’on lit dans son regard crève le cœur : on vient de passer tout un film à préparer ce simple achat. Reste la foi et les chants enflammés de quelques fidèles auxquels il se joint dans une église ; la religion apparaît comme une question de vie ou de mort, comme un dernier recours quand l’existence exige plus de forces qu’on peut en fournir.

Louis Séguin

Lost in the remake

Difficile pour Les Proies de Sofia Coppola d’échapper à la comparaison avec le classique de Don Siegel, même si la réalisatrice prétend moins livrer un remake qu’une nouvelle adaptation du roman de Thomas Cullinan. En tout cas, le projet a le mérite de s’appuyer sur un principe intriguant, à défaut d’être convaincant : adopter cette fois-ci non pas le point de vue du Yankee blessé, campé par Colin Farrell, mais bien celui des différentes femmes de cette école sudiste qui le recueille. Le film offre ainsi une forme de contrepoint étrange à l’adaptation de Siegel, un contrepoint bien entendu féminin (la matrone, jouée par Nicole Kidman, qui nettoie avec émoi le corps transpirant du caporal), où l’homme convalescent apparaît toujours comme l’altérité, autant lorsqu’il est l’objet du désir que la source de l’effroi. De ce principe, le film cultive quelques idées – le réveil du caporal, devant l’entaille dorée que forment les rideaux d’une fenêtre – et bascules de points de vue (on surprend le soldat avec la jeune adolescente jouée par Elle Fanning, là où il était surpris dans le film de Siegel) qui ménagent un semblant d’intérêt. Toutefois, dès que le film quitte le champ de la colonie de vacances (les interprètes rayonnent dans la partie où le soldat charme une à une les occupants du pensionnant) pour s’atteler au cœur de l’horreur (à partir de la fameuse scène d’amputation), l’entreprise s’effondre : en évinçant toute la dimension perverse et jalouse à l’origine de l’opération chirurgicale improvisée, en faisant de l’assassinat du solat une nécessité face à la menace d’un ennemi violent, le film dilapide toute le venin du matériau narratif et saccage les scènes les plus fortes du Siegel – le soldat qui jette au sol Henry, la tortue de la benjamine -, quand il ne les supprime pas carrément – la parade amoureuse dans le jardin. Il faut dire que le point de vue de Coppola se plaque sur des scènes qui sont taillées pour un autre. Résultat, un film qui hésite un peu dans son dernier temps sur le ton et la voie à adopter, et qui semble tiraillé entre l’exploration d’une autre facette de l’histoire et la volonté de rester fidèle au récit d’origine.

Josué Morel

Forces contraires

Pourquoi Van Gogh était-il un chef-d’œuvre ? Parce qu’il montrait le monde que l’artiste peignait, composé de personnages qui (pour paraphraser une idée de Daney) existaient en-dehors de lui. Pourquoi tant de biopics sont-ils ratés ? Parce qu’à l’inverse, trop studieux, ils organisent le monde entier autour de l’auguste personnage représenté, les personnages secondaires devenant de purs ornements fondus dans un décor fonctionnel. Le Rodin de Doillon se situe un peu entre ces deux tendances : le cinéaste anime la relation de Rodin et de Camille Claudel grâce à sa science du marivaudage torturé, articulant brillamment leur amour et leur art. En revanche, qu’on pense à la scène où Mirbeau égrène une liste de noms célèbres qui soutiennent un Rodin en plein doute : Zola, Gide, Valéry, Toulouse-Lautrec … Lui-même ne termine pas son énumération tant elle est longue et tant elle lui semble fastidieuse. Syndrome parmi d’autres de l’académisme menaçant le film, ce name-dropping rappelle malgré lui un précepte à garder à l’esprit : si l’on ne veut pas être écrasé par son personnage, il ne faut pas en faire un personnage écrasant.

Louis Séguin

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