De Funny Ha Ha à Computer Chess : qui es-tu, Andrew Bujalski?

G NLa Zone, Saison 2014Laisser un commentaire


“The Cool Inclusive Club”

 


 

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 C’est avec une certaine discrétion qu’Andrew Bujalski s’est frayé un chemin jusqu’à nos écrans avec Computer Chess, que nous avons ardemment défendu dans notre émission. Pourtant, il jouit d’une certaine renommée outre-Atlantique, où il est considéré bien malgré lui comme le chantre d’un courant cinématographique : le mumblecore (du verbe to mumble – marmonner), qui désigne une génération de jeunes réalisateurs fauchés réunis à Austin et son festival SXSW. On découvre enfin, grâce au formidable travail de l’éditeur Contre-Allée, les trois premiers films de Bujalski : Funny Ha Ha, Beeswax et Mutual Appreciation. Impressions.

 

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1. Les films de Bujalski sont des films de chambres, on y passe son temps à se prélasser dans des canapés ou des lits. Les appartements ou les bureaux sont miteux, pas décorés. L’espace est indécis, comme les corps, mous, négligés, pas maquillés, mal fringués. C’est en fait la parole qui emmène le film avec lui et l’anime. Devant l’abandon du corps (qui s’illustre de manière frontale dans Beeswax, et son personnage principal en fauteuil roulant), les mots sont seuls capables d’exprimer les désirs et les choix que la chair peine à assumer.

Ainsi, dans Mutual Appreciation, Allan est très proche de la copine de son meilleur ami, Ellie. Le film s’ouvre sur le couple impossible au lit, se chatouillant. Mais l’ambiguïté sexuelle n’apparaît pas encore. Ellie est simplement très fatiguée, son médecin lui dit qu’elle manque de fer. Ce n’est que bien plus tard, lorsqu’elle confessera son désir envers Allan, que le même coucher se chargera de libido.

2. Mais pas tout de suite. Après la révélation du désir, le temps passe. Le copain d’Ellie part en week-end au mariage d’une ex, Allan passe justement devant l’endroit où travaille Ellie. Enfin, les corps ne peuvent plus reculer, et cela en est presque tragique. Vainement, les personnages de Bujalski rêveraient que leur parole soit inconséquente, que les mots ne pèsent ni sur l’autre, ni sur l’image de soi.

On discute en effet beaucoup dans les films de Bujalski, cisaillés d’interminables conversations blagueuses et légères. Cette apparente légèreté se heurte néanmoins à la perception d’autrui, et très souvent un simple mot, prononcé pourtant sans arrières-pensées, va choquer, blesser ou au contraire attiser le désir de l’interlocuteur. Si l’on y marmonne avant tout des pensées anodines,  certaines phrases déclenchent, presque malgré elles, des pics de violence (littéralement, le montage habituellement langoureux de Bujalski se convulse soudainement, au gré de flashs impromptus).  

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3.
A propos de montage, il faut également souligner cette manière qu’a Bujalski de couper audacieusement les scènes en plein milieu, avant que les conversations – voire même les phrases – ne se terminent. L’arbitraire apparent de ces coupes, extrêmement brutales pour le spectateur installé dans le rythme alangui des discussions, renvoie à l’impossibilité des personnages de concrétiser leurs aspirations. Chez Bujalski, les personnages sont perdus et ne font que passer du temps ensemble, parce qu’il faut bien le passer d’une manière ou d’une autre.

Il n’y a de fait pas d’action chez Bujalski. Pas d’action, car pas de désirs, tant ceux des personnages sont ténus, voire inexistants. Marnie, le personnage principal de Funny Ha Ha a beau s’écrire des listes de choses à faire (‘go to museums’, ‘become a better cook’, ‘go without drink for a month’), ses aspirations n’en demeurent pas moins conventionnelles, sans enjeux. Que veut-elle, qu’est-ce qui l’anime ?

4. Cette crise de l’action, ce déroulement au présent des événements, cultive évidemment une filiation avec le cinéma de la modernité. De ce point de vue, l’originalité, sinon le charme, des films de Bujalski tient à leur habilité à inviter dans le plan des personnages périphériques dessinés en quelques phrases, en quelques mimiques, avec une grande précision. La singularité de cette écriture de personnages transparaît particulièrement dans Computer Chess et la façon dont Bujalski travaille la matière comique de son film. Le cinéaste respecte le rythme et le timbre de ses acteurs (qui pour la plupart sont ses amis et ses techniciens), leur laisse le temps de s’installer dans le film, et ainsi d’y vivre.

Les films de Bujalski constituent dès lors une parenthèse idyllique, un rêve de film où se retrouvent au sein d’un tournage – et par extension de l’espace filmique – une bande de potes. A l’instar du « Cool Inclusive Club » que veut fonder le personnage d’Allan dans Mutual Appreciation, les films de Bujalski sont des récréations de bandes, où chacun à le droit apparaître. Simplement pour être là.

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