Fillières bouchée

Alexandre MoussaLa Zone, Saison 2014Laisser un commentaire

Entre deux disputes avec son mari Pierre – qui la trompe peut-être avec une jeunette -, Pomme, qui a désormais du mal à rentrer dans son pantalon, débarque dans le T2 de son fils tête à claques. Elle a fait les courses, choisi quelques bouteilles de vin : il ne faudrait pas que le fiston boive n’importe quoi. Voilà, presque dix ans après la réussite de Gentille, la trajectoire prise par Sophie Fillières et son actrice, Emmanuelle Devos. Pour l’une, un nouveau long-métrage qui sombre dans la caricature d’un cinéma d’auteur étriqué, sans ambition formelle et animé de biens vilains sentiments (amertume, jalousie, repli sur soi et sur son bon goût petit-bourgeois). Pour l’autre, le déplacement sournois d’un corps et d’un jeu hors normes vers des rôles de plus en plus ternes de desperate housewives vaguement décalées.

Ce cinéma mou du genou, Sophie Fillières lui avait pourtant tordu le coup en vingt minutes dans son premier long-métrage inégal mais attachant, Aïe (2000). Prenant l’apparence d’un ersatz un peu mollasson des comédies d’auteur de l’époque (quelque part entre Podalydès et Ferreira Barbosa), le film était bouleversé par une apparition : celle d’Hélène Fillières, lèvres boudeuses et appétit pantagruélique, dévorant son plat du jour à une table de café. En deux temps trois bouchées, on apprenait qu’elle n’était pas cliente mais serveuse, qu’elle s’appelait Marie-Pierre mais qu’on la surnommait Aïe, qu’elle aimait se faire gerber et qu’elle puait de la gueule. Sur ce, elle ajoutait : « Ouais, si vous voulez je peux tomber amoureuse de vous », et André Dussollier ne savait plus où se mettre. Elle lui apprendrait bientôt sa véritable identité : Yoknor, ambassadrice de la lointaine planète Arachnoïde, de passage sur Terre pour préparer la prochaine destruction de la galaxie. Libre, attirante, malaisante, absolument farfelue, elle était à côté du programme initial du film, énième fantaisie autour d’un quinqua dépressif.

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Cinq ans plus tard, Gentille ne s’embarrassait plus d’un héros masculin et plaçait son extraterrestre en plein centre de l’action. Fontaine Leglou (Emmanuelle Devos) c’était Aïe puissance mille, une force furieuse soumettant le récit à sa démesure. Sophie Fillières dilatait son dilemme sentimental rohmérien (Fontaine aime Michel Strogoff, se laisse tenter par Philippe Philippe mais finit par revenir au bercail) par des digressions complètement absurdes, tordant la logique des dialogues et des situations, étirant les séquences jusqu’au malaise. De façon paradoxale, la mise en scène assez plate de Fillières permettait de déjouer le cliché de la trentenaire hystérique. Accompagnant avec sobriété et stoïcisme les excès de son héroïne, elle la désignait moins comme folle à lier que comme résolument indépendante.

Fontaine-Devos renversait à sa façon les rapports traditionnels entre les genres, harcelant par exemple un passant dans la rue en l’accusant de la suivre pour mieux lui arracher un rendez-vous… Puis avalant une bague de fiançailles dont elle ne voulait pas avant de triturer ses excréments avec délectation pour la récupérer une fois sa décision prise ! Après la boulimie de Aïe dans le film précédent,  cette séquence dénotait d’ailleurs une obsession assez étonnante – pour un film à l’écriture très « littéraire » – des fluides corporels, plutôt caractéristique des comédies américaines. Ce côté pipi-caca, aussi ridicule que dérangeant, fait cruellement défaut à Arrête ou je continue, film certainement de meilleur goût mais qui peine à s’affranchir de représentations plan-plan de l’épouse bourgeoise, issues tout droit de magazines féminins.

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Un Chat Un Chat, en 2008, était sans doute plus normé, moins barré que Gentille, mais pas moins intéressant. Son pitch de départ inattendu (une écrivaine sans inspiration est harcelée par une adolescente qui veut devenir son sujet) était un prétexte comme un autre pour dresser le portrait d’une trentenaire doucement borderline dont les problèmes existentiels n’étaient finalement pas plus passionnants que ceux de Pomme dans Arrête ou je Continue. Mais le film réussissait à préserver le dispositif comique qui faisait le sel de ses prédécesseurs. Arrête… fonctionne essentiellement sur un comique de situation assez simple et sur les vacheries boulevardières qu’Emmanuelle Devos et Mathieu Amalric se jettent à la figure. Dans Un Chat un chat, la fantaisie se nichait dans la construction-même des séquences, Fillières gardant toujours un train d’avance sur son spectateur. Une situation incongrue (l’héroïne prépare un gâteau aux coquilles d’œufs en pleine nuit), une ligne de dialogue sibylline (« Mimi est un petit chat gris. ») suscitaient l’incompréhension avant d’être résolues ou, le plus souvent, prolongées et relancées jusqu’à épuisement des possibilités comiques de la scène. D’où un sentiment général d’absurdité et de distanciation avec le réel qui sauvait le film de la platitude naturaliste malgré son sujet.

Par ailleurs, sa beauté tenait à la façon dont l’héroïne trouvait la force d’un rebond dans sa confrontation avec une jeune femme qui la tirait hors de son apathie et de son narcissisme. A cet égard, la comparaison avec les personnages de jeunes femmes prédatrices poussées avec mépris à la périphérie du récit de Arrête… est tristement révélatrice. Face à la maladresse juvénile d’Agathe Bonitzer (fade comme souvent mais utilisée à bon escient comme « un trésor de jeunefillitude »), Chiara Mastroianni faisait preuve d’un timing comique inattendu, chevauchant les dialogues alambiqués de Fillières avec une aisance et une fantaisie qu’on lui connaissait peu.

un chat

Il y a de vraies raisons de s’inquiéter de ce récent faux pas de Sophie Fillières et du succès (relatif) en salles de son dernier film qui l’encouragera probablement à poursuivre dans la même voie. Si elle ne fût jamais la plus grande cinéaste de sa génération, elle représenta, l’espace d’une décennie, la figure de proue de quelques rares comédies bancales centrées autour d’un personnage féminin, oasis de fraîcheur face aux mastodontes comiques masculins (le trio Boon-Dubosc-Garcia). Délicatesse du trait, finesse des dialogues, folie douce des caractères nouaient des liens ténus entre les personnages de Fillières et la Didine de Vincent Dietschy, Charlotte dans Demain on déménage de Chantal Akerman, Louise Coleman dans Le 4ème Morceau de la Femme Coupée en Trois de Laure Marsac ou, avant qu’elle ne bascule du côté obscur de la force (celui du narcissisme pop à la sauce Bruni-Tedeschi), la Valérie Donzelli de La Reine des Pommes.

Le charme fragile de ces films malheureusement peu vus reposait notamment sur l’attention qu’ils portaient à leurs actrices, souvent peu ou mal regardées ailleurs : Mastroianni, donc, mais aussi Géraldine Pailhas, Sylvie Testud ou Laure Marsac, qui trouvent rarement des rôles à leur mesure. Dans Arrête ou je continue, le regard posé sur Emmanuelle Devos ne nous la montre pas sous un jour différent de Le Temps de l’aventure ou La Vie domestique : c’est peut-être la preuve la plus flagrante que quelque chose s’est perdu.

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