Que retenir du Festival de Cannes?

Josué MorelFestivals, La Zone, Saison 2014Laisser un commentaire

Voilà, c’est terminé. Que retenir de cette 67ème édition du festival ? Globalement, 2014 fut un bon cru, très au-dessus de l’année dernière, porté par de nombreux films de bonne tenue et deux-trois chefs-d’œuvre. Mais prise une par une, aucune sélection n’est pleinement parvenue, selon la formule consacrée, à « poser un regard sur le monde », ou à dresser un état du cinéma. S’il convient de saluer la régularité de la Quinzaine des Réalisateurs (la sélection « pas mal », sans trop de catastrophes, mais sans grand film non plus), on ne peut que regretter la piteuse qualité de la programmation d’Un Certain Regard (qui n’a jamais aussi mal portée son nom), très en deçà des années précédentes mais sauvée par le majestueux Jauja (Lisandro Alonso). Pour le reste, entre des long-métrages qui n’avaient tout bonnement pas le niveau (Eleanor Rigby, Party Girl, A Girl at my door, etc), et des auteurs attendus mais tous plus ou moins décevants (Amalric, Wenders, le ratage séduisant mais indéniable de Bird People de Pascale Ferran), la deuxième plus grosse sélection du Festival n’a jamais eu les épaules suffisamment larges pour concurrencer, au moins dans l’audace, les films mastodontes de la Compétition reine. Quant à la Semaine de la Critique, elle est restée égale à elle-même, tout aussi ouvertement modeste qu’académique et grisâtre (note : nous n’avons toutefois pas vu The Tribe, film choc ukrainien tourné intégralement en langue des signes et qui a fait main mise sur le palmarès) à l’exception, là encore, d’un seul film, le meilleur présenté dans la sélection depuis Take Shelter : It Follows de Robert David Mitchell, épatante série B.

Heureusement, la Compétition Officielle, hétérogène et d’un bon niveau, a su se remettre à trois films, très différents, excellant chacun dans leur registre, pour synthétiser tout ce que le cinéma peut aujourd’hui produire de plus beau : le classicisme inouï de pureté de Bennett Miller, la folie expérimentale de Godard, et la modernité opaque de David Cronenberg. Trois films, trois magiciens, trois sommets.

1/ Foxcatcher de Bennett Miller

 

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Foxcatcher de Bennett Miller, que l’on n’attendait qu’à moitié, s’affirme ainsi comme le probable sommet classique de l’année – et disons-le sans détours, ce que nous avons vu de plus émouvant au Festival. Le film a reçu le Prix de la mise en scène, une véritable surprise tant Cannes a pris l’habitude de porter au pinacle des œuvres dévolues à la glorification de leurs auteurs plutôt que de récompenser des cinéastes au service de leurs films. Jane Campion et son jury n’ont pas récompensé cette fois-ci le radicalisme creux (Heli, Post Tenebras Lux) ou confondu la distinction avec un prix du style (Drive), mais ont consacré bel et bien une haute et noble idée du cinéma. Pas un plan à jeter dans Foxcatcher, pas une scène gratuite, pas une coupe retardée précieusement pour mettre en valeur l’immense qualité du travail de composition d’un film aussi tenu que bouleversant. Bromance tortueuse et retorse, Foxcatcher n’est rien de moins qu’un grand film d’amour, mais aussi la concrétisation des promesses augurées par les deux précédents films de Bennett Miller (Truman Capote et Le Stratège, prometteurs mais sans commune mesure avec ce troisième film), et la sublimation de trois acteurs géniaux : Channing Tatum, bouleversant en écorché vif en mal d’amour, Mark Ruffalo (l’acteur américain le plus sous-estimé de son époque) et Steve Carell, tétanisant dans ce rôle de titan médiocre, sorte de variation de son célèbre personnage de Michael Scott dans la série The Office US (un médiocre à l’égo surdimensionné détenant injustement un pouvoir). Sans l’humour, la figure apparait dans toute sa noirceur : c’est un ogre narcissique, un enfant monstrueux, une entité horrifique qui s’agite sous nos yeux. Terrifiant personnage, immense film.

(Sortie en salles courant novembre 2014)

2/ Adieu au langage de Jean-Luc Godard

 

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A l’extrême opposé du prisme de ce que peut proposer Cannes, l’autre gros morceau de la compétition tient dans les 1h10 démentes de l’Adieu au langage de Jean-Luc Godard, de loin le film le plus audacieux du Festival. A la fois feu d’artifice expérimental et traité philosophique d’une autodérision et d’une drôlerie rafraîchissante, le film vaut surtout pour l’inventivité de sa 3D, matrice de plans inédits (il faudrait inventer une nouvelle terminologie pour définir certains des procédés formels ici concoctés) et le rapport sidérant que le film entretient à la matière et à la profondeur de champ – les bancs, les arbres, les vagues, Godard voit tout avec un œil différent. Plaisanterie un tantinet cuistre voire même quelque peu scabreuse, ou séisme formel du Festival ? Les deux ne sont pas (complètement) incompatibles, tant le film refuse le monumentalisme crépusculaire pour mieux s’adonner à des expérimentations ludiques et roublardes. JLG est un grand enfant, Adieu au langage un formidable terrain de jeu.

(En salles depuis mercredi dernier)

3/ Maps to the Stars de David Cronenberg

 

mapsEnfin, pour en terminer avec la Compétition, évoquons brièvement Maps to the Stars de David Cronenberg, palme du mystère, tant le film envoûte tout en échappant aux attentes cristallisées sur l’objet (une satire, un prolongement de Cosmopolis). Cannes est une terre brumeuse d’où l’on repart hanté par une série d’images ; Maps to the Stars, et dans une moindre mesure le Saint Laurent de Bonello, dégagent le parfum entêtant de ces films qui, loin d’être monumentaux, paraissent renfermer un secret difficile à percer au premier regard. A l’heure du bilan à chaud, disons donc simplement que Maps to the Stars est un objet indéfinissable, sorte d’apocalypse intime et sans heurts, où l’envol opératique est sacrifié au profit d’un apaisement mêlant autodestruction et douceur. Qu’importe donc que le film n’atteigne pas les cimes de Cosmopolis, Cronenberg continue de surprendre, et son dernier né reste l’un des films majeurs de cette édition 2014.

(En salles depuis mercredi dernier)

4/ Jauja de Lisandro Alonso

 

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Voilà une proposition de cinéma très forte, comme on aurait aimé en voir davantage dans la Sélection Un Certain Regard. Qu’est-ce que Jauja ? Un film peu bavard, ouvertement « contemplatif » (on répugne quelque peu à utiliser ce mot, usé avec tellement de mépris, bien qu’Alonso lui redonne ses lettres de noblesse), dans lequel le héros (Viggo Mortensen) part à la recherche de sa fille dans le désert de Patagonie. Entre Au cœur des Ténèbres et La Prisonnière du désert (plus un virage final à la 2001), Jauja est une odyssée sensorielle et chromatique plastiquement sublime (d’un point purement visuel, le film est peut-être ce que le Festival a livré de plus somptueux), où les scènes s’étirent pour mieux donner à ressentir la puissance organique du décor. Alonso s’appuie autant sur un formidable travail sonore (renforcé par le peu de dialogues) que sur une série de visions époustouflantes – un ciel étoilé obscurci par des nuages, la crevasse d’une grotte qui déchire la pénombre. Lumineux.

(Date de sortie inconnue – néanmoins, le film sera projeté au Reflet Médicis le jeudi 29 mai à 15h20 et le dimanche 1 juin à 17h40)

5/ It Follows de Robert David Mitchell

 

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Grande révélation que ce deuxième petit film présenté à la Semaine de la Critique. It Follows s’appuie sur un pitch limpide : une créature polymorphe poursuit et tue des adolescents. Où que la victime soit, la chose, sous une forme ou une autre, la suit, au pas, patiemment, et seule sa cible est capable de la voir. Pas de courses, pas de grande effusion de violence, pas d’explications rationnelles non plus : le « It » du film de Mitchell est une force implacable et sans visage, doublée d’une matrice géniale de mise en scène. Le film, qui cite ouvertement Tourneur (Rendez-vous avez la peur et La Féline) ainsi que Carpenter (Halloween), use du plan large pour créer une paranoïa constante (chaque corps qui avance de façon saccadé est potentiellement la version masquée de la chose), et ose une forme d’horreur privilégiant le suspens à la surprise – à l’exception de quelques jump-scares extraordinaires (l’irruption d’un géant dans une chambre, moment le plus glaçant de la quinzaine). Dans un monde sans adultes, la « malédiction » qui frappe ces adolescents se transmet sexuellement, et figure ainsi l’angoisse insolvable de grandir et perdre son innocence à son tour. A rebours du puritanisme auguré par le concept (le sexe associé à l’horreur), Mitchell signe un film initiatique qui, à quelques petites touches formalistes près (un plan-tour de force construit autour d’un mouvement panoramique, et deux/trois effets de style à la limite de la gratuité), frise la perfection, et a réussi – l’exploit n’est pas mince – à faire sursauter sur leurs fauteuils les festivaliers.

(Date de sortie inconnue – néanmoins, le film sera projeté à la Cinémathèque Française le lundi 9 juin à 17h15)

Mentions spéciales : Saint Laurent de Bertrand Bonello, Mange tes morts de Jean-Charles Hue, Gett – Le Procès de Viviane Amsalem de Shlomi Elkabetz et Ronit Elkabetz.

 

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